Ewald Rentz : le poète du bois du Nord
Les débuts d’un créateur venu du froid
Né en 1908 dans le Dakota du Nord, Ewald Rentz a grandi dans un monde où le bois n’était pas qu’une matière première : c’était une présence quotidienne. Après avoir traversé la frontière pour s’installer à Beardmore, au nord de l’Ontario, il mène une vie simple, rythmée par la forêt, la pêche et la chasse.
Ce n’est qu’à la retraite, dans les années 1970, qu’il découvre ce que le bois voulait lui dire. Il observe les racines, les branches tordues, les morceaux de champignon séché, et y voit des visages, des gestes, des histoires. Avec quelques outils, un peu de plastic wood et de peinture, il donne vie à un bestiaire empreint de malice : ours, lapins, rongeurs, et personnages à mi-chemin entre le rêve et la nature.
Dans son atelier de fortune à Beardmore, Rentz sculpte comme on raconte une histoire — lentement, sans prétention, avec un humour tendre et nordique.
Un art populaire à visage humain
L’art d’Ewald Rentz appartient à cette tradition du folk art canadien qui valorise l’imagination des autodidactes et la poésie du quotidien. Ses sculptures ne cherchent pas la perfection : elles respirent la sincérité.
Leurs proportions étranges, leurs yeux ronds, leurs attitudes pleines de retenue leur donnent une humanité immédiate.
Ses personnages semblent souvent pris dans un instant fragile : un ours qui se dresse maladroitement, un lapin aux dents trop longues, un moose un peu fier de lui. Tous partagent cette même bienveillance rustique.
Rentz ne cherchait pas à choquer ni à séduire ; il cherchait à sourire à travers le bois. Et c’est sans doute ce qui fait aujourd’hui sa force : dans un monde d’art souvent complexe, il demeure lisible, intime, vrai.
Les collectionneurs du Nord
Ewald Rentz n’a jamais cherché la célébrité. Il vendait parfois ses œuvres aux visiteurs de passage, à des voisins, ou à ceux qui, comme lui, sentaient que le Nord cachait une sagesse.
Quelques collectionneurs d’art populaire canadien ont reconnu très tôt sa valeur. Son nom apparaît désormais dans les archives du patrimoine canadien, et certaines de ses pièces se retrouvent dans des collections privées et galeries spécialisées en folk art.
En 1993, la Thunder Bay Art Gallery lui consacrait une exposition intitulée The “Completed” Work of Ewald Rentz — un hommage à l’homme qui avait transformé les bois de Beardmore en un théâtre d’âmes.
Le marché des enchères : un secret bien gardé
Sur le marché secondaire, Ewald Rentz reste un trésor discret.
Ses sculptures se vendent généralement entre 300 $ et 1 500 $ CAD, selon la taille, le thème et la condition.
Des maisons comme Miller & Miller ou Waddington’s ont déjà mis ses œuvres à l’encan : ours, lièvres, dioramas d’animaux. Certaines dépassent leur estimation, d’autres se vendent en dessous, preuve d’un marché passionné, mais encore confidentiel.
Les collectionneurs d’art populaire savent toutefois que le temps travaille pour lui. À mesure que les pionniers du folk art canadien deviennent rares, les œuvres de Rentz gagnent en importance historique et symbolique.
La souris et le fromage : une fable miniature
Parmi les sculptures d’Ewald Rentz, il en est une qui me parle profondément : une petite souris, debout, dégustant un morceau de fromage.
L’œuvre semble humble, presque naïve. Et pourtant, tout y est : le geste, le sourire, la tendresse silencieuse du moment.
Elle tient le fromage comme un trésor, un peu surprise d’être observée. Sa posture, légèrement inclinée vers l’avant, trahit une curiosité vive, presque humaine.
Cette souris, c’est peut-être l’esprit même de Rentz : la joie simple, la gratitude envers les choses minuscules, la sagesse du quotidien.
Elle incarne son credo : trouver le merveilleux dans le banal.
À travers cette pièce, on ressent le lien profond entre l’homme et la nature, entre le bois et la vie. Elle ne cherche pas à impressionner — elle nous rappelle juste d’être présents.
Héritage d’un conteur du Nord
Ewald Rentz nous a quittés en 1995, mais ses sculptures demeurent, veillant silencieusement sur les foyers qui les accueillent.
Chaque animal, chaque personnage, raconte un fragment du Nord ontarien : la neige, la solitude, mais aussi la chaleur d’un feu et d’un sourire.
Aujourd’hui, son œuvre résonne comme une poésie du bois.
Elle parle de patience, d’humilité, de regard.
Et dans cette petite souris au fromage, je vois tout un monde : celui d’un homme qui savait écouter le bois avant de le sculpter.


