La fête québécoise comme matrice de création : lecture critique de La fête au Québec et l’art naïf
Dans La fête au Québec et l’art naïf, dirigé par Yvon-M. Daigle et accompagné des textes de Guy Noulozon, Jean-Paul Laprise et Anne-Marie Desdouits, la fête apparaît non pas comme un simple moment du calendrier, mais comme une véritable matrice culturelle. Les auteurs y décrivent un Québec où les célébrations populaires, religieuses ou saisonnières deviennent des paysages mentaux, des réservoirs d’images, des appels à l’imaginaire. L’art naïf, dans cette optique, ne se contente pas de représenter les traditions : il les transforme, les amplifie, ou les réenchante pour mieux traduire la manière dont les gens habitent la mémoire festfestive.
Pierre Martin
La course de canots
16 pouces x 20 pouces, 2022
Ce livre m’a frappé par sa capacité à montrer comment les fêtes structurent la vie collective, depuis le cycle liturgique jusqu’aux rites de passage comme le baptême, la première communion ou le mariage. Tout y est prétexte à images : la veille de Noël et ses décorations, le long repas qui s’étire après la messe de minuit, la transition silencieuse de l’hiver au printemps, la résonance des légendes dans les veillées, les temps forts de l’été, les seuils de novembre, les frayeurs rituelles et les réjouissances plus païennes. La fête n’est pas seulement un moment : elle est une atmosphère, un souvenir partagé, un langage que les artistes naïfs s’approprient pour dire ce qu’ils voient et surtout ce qu’ils ressentent.
À travers ces analyses, j’ai pourtant senti un espace où ma propre démarche se distingue. Les peintres naïfs, tels que les auteurs les présentent, s’inspirent des fêtes comme d’événements réels vécus par la communauté. Pour ma part, je m’intéresse davantage aux légendes que ces fêtes transportent, à leurs zones mystérieuses, aux symboles qui circulent entre les époques. Par exemple, là où le livre insiste sur la chaleur du repas de Noël ou la beauté des décorations, je m’attarde plutôt à la bougie posée sur une table, à son rôle discret et sacré. Pour moi, cette flamme n’évoque pas seulement la naissance célébrée à Noël : elle devient une porte pour les disparus, une manière de permettre à ceux qui nous ont quittés de revenir partager le temps des fêtes. Ainsi, la fête n’est pas uniquement un rituel collectif, mais aussi un espace intime où la mémoire reprend place.
Le livre accorde aussi une importance particulière à la façon dont l’art naïf réinvente les récits traditionnels. À ce titre, l’un des tableaux présentés, Le survenant du mardi gras de Marcel Dargis (1990), a constitué un véritable coup de cœur pour moi. La scène évoque un village d’hiver tranquille, presque ordinaire, mais l’irruption d’un cavalier volant emportant Rose Latulippe ouvre soudain la porte à l’extraordinaire. Ce glissement du réel vers la légende, cette manière de faire basculer une célébration en conte fantastique, correspond exactement à la démarche artistique que je privilégie : ne pas illustrer la tradition telle qu’elle est connue, mais lui offrir une nouvelle trajectoire, une autre possibilité.
C’est ici que la lecture du livre devient particulièrement fertile. Elle rappelle combien les fêtes ont façonné l’art naïf québécois, mais elle permet aussi de réfléchir à la manière dont chaque artiste peut réinterpréter ces fêtes selon sa sensibilité. Chez certains, elles deviennent des chroniques du quotidien; chez d’autres, comme chez Marcel Dargis, elles glissent vers le merveilleux; chez moi, elles s’enracinent dans les légendes, les symboles et les présences invisibles qui accompagnent la communauté.
En somme, La fête au Québec et l’art naïf montre avec finesse que les fêtes en disent long sur l’âme collective du Québec et sur la façon dont l’art naïf en capte la poésie. Ma lecture personnelle m’amène toutefois à y voir plus qu’une simple célébration : j’y vois un terreau où se mêlent mémoire, mythe, identité et réinvention. La fête, dans cette perspective, n’est pas seulement représentée : elle est renouvelée, transmise, transformée et c’est peut-être là que l’art naïf trouve sa puissance la plus intime.
Pierre Martin est un artiste naïf acadien dont les œuvres mêlent poésie visuelle et contes inspirés des Maritimes et du Saint-Laurent. Autodidacte et créateur multidisciplinaire, il associe chaque toile à un récit audio immersif. Il est représenté par Gallery on Queen à Fredericton.


